Bernard Buffet, peintre expressionniste de la deuxième moitié du XX° siècle, a marqué son époque par son activité soutenue résultant à quelques 8000 œuvres produites en presque 60 ans de travail et par sa réputation houleuse auprès des critiques et autres experts d’arts. Sa carrière fut ponctuée par de nombreux thèmes et de nombreux sujets se succédant dont les clowns : une série de portraits de personnes maquillés et déguisés en clown. La particularité de ces portraits réside dans l’approche du « clown triste », qui a contribué à l’étiquette « misérabiliste » qui a suivi l’artiste pendant sa carrière. Mais quel symbole se cache derrière ces clowns et quel était le message de Bernard Buffet qui en découlait ?

 

Le clown triste

Le clown triste est un archétype qu’on retrouvait déjà dans les arts avant Bernard Buffet, notamment dans l’opéra Pagliacci de Ruggero Leoncavallo en 1892. Il s’agit du personnage burlesque qui fait rire et amuse, même si l’être humain sous le maquillage est la personne la plus triste du monde. C’est la représentation classique de l’être humain qui n’est apprécié que pour sa fonction – dans le cas présent, le divertissement – au détriment de ses envies ou de ses passions.

Les tableaux de Bernard Buffet représentent des personnes grimées en clowns mais dont les traits sont exagérément tristes. Il est en fait plus dur pour l’observateur de prendre en compte le maquillage burlesque du clown tellement l’expression pathétique du sujet est mise en avant par rapport au maquillage. Le fond terne du tableau ne sert en rien à ajouter un peu de sympathie à ces personnages.

Il existe également des tableaux représentant des groupes de clowns en pleine performance sur des scènes. L’expression des personnages ne change pas de la description ci-dessus : les sujets, malgré leur grimage, ont l’air tristes ou déprimés. Mais cette fois, à la différence des portraits, on voit les clowns dans l’action – le plus souvent en tant que musiciens. Qu’ils jouent d’un instrument, qu’ils chantent ou qu’ils dansent, les personnages ne semblent jamais incarner les rôles comiques qu’ils endossent.

Les tableaux de Bernard Buffet ont un effet particulier sur l’observateur. À l’annonce de clowns, on s’imagine un moment de rire et de divertissement. Mais ces œuvres opèrent un tout autre effet. On ne peut pas s’empêcher de faire preuve d’empathie et de partager la souffrance, pourtant inconnue, du clown sur le tableau. L’observateur ressort à la fois émotionnellement touché et se met à réfléchir sur des sujets de la condition humaine.

 

Bernard Buffet et le clown

Dans la France de l’après-guerre, il règne dans le paysage artistique un optimisme général. Nous nous souvenons du film La Grande Vadrouille (1966) traitant du sujet, qui traumatisaient peu de temps avant la France entière de la France occupée par l’armée Nazi. La tournure humoristique du film en a fait une icône du cinéma français de l’époque et qui a tellement marqué son époque que le film a joui d’une nouvelle version redéfinie dans les salles obscures en 2016 pour les 50 ans de sa sortie originale.

Bernard Buffet n’a pas voulu se conformer à cette tendance et c’est la raison pour laquelle ses œuvres ont été qualifiée de « misérabiliste ». Bernard Buffet a peint avec le malaise de la France à la suite de l’invasion Nazie et qui a dû se reconstruire à la fin des années 40 et des 50. Les contours noirs et tranchants dans ses peintures sont des cicatrices de la guerre.

De manière subtile, les tableaux sur les clowns de Bernard Buffet sont des critiques de la mentalité française de l’époque qui prétend que tout va bien et qui tente de s’amuser alors qu’elle est encore profondément marquée par les évènements survenus à la décennie précédente. Mais le thème des clowns ne s’arrête pas aux années 1950. Bernard Buffet en aura même peint jusqu’en 1991, huit ans avant sa mort.

Avoir peint ces clowns pendant une telle période de temps est un détail révélateur de la personnalité de Bernard Buffet. L’artiste ressentait un malaise face au public qui a probablement côtoyé le malaise de la France d’après-guerre. Quand le musée Bernard Buffet a ouvert au Japon en 1973, il ne s’y est pas rendu, par peur d’affronter le jugement du public. Il regrettera cette décision toute sa vie selon ses proches.